Ulla von Brandenburg
Les fantômes à l’œuvre
« Aussi si la force m’était laissée d’accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes (cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure (…) dans le Temps. » [1]
Le temps retrouvé, Marcel Proust
Il est généralement admis que la fonction de l’exergue consiste à jouer l’éclairage indirect, à trouver la balance entre un écho ciblé et une distance nécessaire. Il s’agit de toucher la substantifique moelle de son sujet sans pour autant tomber dans une littéralité ou une exemplarité trop réductrices. Que retenir alors de cette phrase de Proust qui puisse se rapporter au travail d’Ulla von Brandenburg, si ce n’est une appréhension très similaire des personnages et de leur présence au temps. Ou encore un sentiment général, recherché chez chacun, d’éternité, de « hors temps », qui s’accompagne chez von Brandenburg d’un goût prononcé pour le mystérieux et l’occulte.
C’est justement cette atmosphère à demi incertaine qui frappe dans l’exposition qui lui est consacrée jusqu’au 17 mai au Plateau. Rien de flagrant, mais plutôt une certaine teneur qui traverse aussi bien l’exposition que les œuvres elles-mêmes.
Les films tiennent dans le travail d’Ulla von Brandenburg une place importante, par les univers qu’ils déroulent et par la manière dont en émane une sorte de mysticisme latent. La première pièce de l’exposition, Around, met en scène un groupe de personnages debouts, de dos, serrés les uns contre les autres. La caméra qui les filme tente lentement de les contourner. Mais tandis qu’elle se déplace, le petit bloc se meut et se dérobe à la capture de l’objectif. Le jeu qui réside dans cette action simple, sans issue, se poursuit comme si le temps n’avait pas d’emprise. Et l’élan commun aux personnages finit par créer une situation intrigante car difficilement interprétable. On pourrait en retenir que le groupe solidaire refuse avec obstination tout face à face avec le spectateur, niant ainsi son entrée dans le lieu [2]. Pourtant, il ressort de sa gestuelle dodelinante une pointe de légèreté. Une touche d’humour qui rappelle de loin les petits tours de passe-passe muets de la vidéo Ein Zaubertrickfilm (2002).

Around, 2005, Film Super 16 transféré sur 16 mm, noir et blanc, muet, 2’45 en boucle, Collection Frac Île-de-France
Même si Around déploie comme beaucoup de films d’Ulla von Brandenburg une ambiance flottante en noir et blanc, elle déroge au processus de travail employé habituellement par l’artiste et se détache tant par la composition que par le mode de filmage des deux autres vidéos présentées au Plateau. Dans une interview publiée en 2006 dans le magazine Metropolis M, l’artiste expliquait que l’ensemble de ses vidéos prenait pour origine une « archive hétérogène » d’images issues pêle-mêle de magazines, de films ou de tableaux. Chacune de ces représentations passées au filtre d’un médium (dessin, peinture) était alors décollée de son contexte historique et iconographique pour ne conserver qu’une pose initiale rendue ambiguë par le déplacement. En fin de chaîne arrivaient les vidéos. Composées à la manière de « collages », elles juxtaposent les images mélangeant sans distinction leurs différents champs et époques d’origine pour former une sorte de récit unique proche d’une écriture automatique [3].
Le résultat donne à voir des tableaux vivants aux allures d’errances, où se succèdent les personnages et leurs gestes énigmatiques. Comme dans Singspiel, la plus récente vidéo de l’artiste, filmée dans la célèbre Villa Savoie de Le Corbusier et présentée dans la dernière salle de l’exposition. Du début à la fin, la caméra déambule et emmène avec elle le regard du spectateur dans une exploration du lieu ; avant de revenir sur son image de départ en augmentant le sentiment d’éternité déjà présent. Dans chacune des pièces de la villa, la caméra s’arrête, ou glisse, sur des personnages. Bien qu’animés, ils sont absorbés par un geste, une action et restent éloignés dans des mondes silencieux totalement étrangers les uns aux autres. Si elles occupent une place clé dans le film, ces micro-narrations individuelles sont tout de même ponctuées par des moments de rencontres. Des « moments forts » de la vie – un repas, une partie de carte – ou très symboliques – une pièce de théâtre – qui nouent les personnages grâce à des chants [4]. De concert, les voix s’élèvent et transcendent la simple co-présence des corps.
À l’image du reste de l’œuvre de l’artiste ou des paroles de ces chansons, l’interprétation des “scènes” de groupe reste volontairement ouverte. Les symboles qu’ils véhiculent (souvent proches des notions de vie et de mort ou d’un entre-deux possible) renforcent la logique indescriptible de cet univers. Comme si les mécanismes en jeu – mouvements des personnages, répétitions de leur présence, changements de rôle et d’action – ne cessaient de conforter le trouble ambiant.

Singspiel, 2009, Films super 16 transféré sur 16mm, 14’45, Production : Frac Ile-de-France, Courtesy galerie art : concept (Paris), galerie Pilar Corrias Ltd (Londres), Produzentengalerie (Hambourg)
Plus loin dans l’exposition s’étend 8, une installation antérieure composée d’un film fonctionnant sur le même principe de fabrication. Dérivant selon un plan en huit – (∞) qui sert le stratagème de boucle vidéo [5] souvent utilisé par l’artiste autant qu’il rend symboliquement latente la notion d’éternité – , la vidéo arpente avec la même fluidité le château de Chamarande. Les personnages, à la différence de ceux de Singspiel, sont tous statiques. Et seul un voile soulevé par la respiration de l’un d’eux vient déroger à la règle. Les poses, on le sent, ont été méticuleusement choisies et font écho à d’autres éléments symboliques déjà rencontrés : un jeune homme joue avec dans les mains une corde en forme de 8, tandis qu’un autre se contemple dans une glace en mimant le geste « mon œil ». Le décalage entre le mouvement de la caméra et la fixité des corps appuie le morcellement de la narration en ajoutant au sentiment « d’hors-temps » celui d’une « inquiétante étrangeté » [6].
Les procédés utilisés dans ce deuxième film semblent presque avoir servi d’ébauche à la réalisation de Singspiel. On note bien sûr ça et là des variations, mais la structure narrative, les opérations mises en place restent, au bout du compte, assez proches. Il en va de même pour les « scènes domestiques » que l’artiste module et adapte d’une vidéo à l’autre. Dans Singspiel, un groupe est rassemblé autour d’un homme étendu. Comme ressuscité d’entre les morts, il se relève pour prêter ses lèvres à un chant joué en playback [7]. Ce n’est pas sa première apparition. Déjà présent dans la performance The world as a Stage (2007), il revenait dans 8 au centre de l’attention et se retrouve ici transposé dans l’espace fictif d’un théâtre de jardin.

Singspiel, 2009, Films super 16 transféré sur 16mm, 14’45, Production : Frac Ile-de-France, Courtesy galerie art : concept (Paris), galerie Pilar Corrias Ltd (Londres), Produzentengalerie (Hambourg)
Au sein de l’espace d’exposition, le film de l’installation 8 se dévoile au spectateur au bout d’une architecture de tissus « basée sur le plan au sol du château » [8]. Comme l’artiste le soulignait dans une interview, l’errance de la caméra y prolonge en quelque sorte le déplacement du spectateur dans l’installation [9]. Cette passerelle entre l’espace de la vidéo et l’espace d’exposition est accentuée par les croisements qu’elle tisse entre les symboles : comme les 8 teintes des tissus, empruntées aux tests psychologiques du Dr. Max Lücher [10]. À l’image de condensations, les signes se répètent à travers les œuvres et les médiums. Gestes et postures déclinés de vidéos en performances, couleurs récurrentes, objets qu’elle transpose de la fenêtre vidéo à l’espace d’exposition. Ulla von Brandenburg ne cesse d’arranger ses « motifs », en asseyant son œuvre sur un vocabulaire qui la rend à la fois cohérente et sibylline.

8, 2007, Film 16 mm, noir et blanc, muet, 8’10 en boucle, Courtesy galerie art : concept (Paris), galerie Pilar Corrias Ltd (Londres), Produzentengalerie (Hambourg), Photo : Martin Argyroglo
Parmi les notions accumulées, deux références balancent entre une présence manifeste et une façon quasi métaphorique de planer sur l’œuvre. Il s’agit du tarot et du théâtre. Le premier, évoqué directement à travers des objets ou motifs, réapparaît de manière latente dans des symboles comme le chiffre éponyme de l’installation 8. On ne sait jamais vraiment s’il faut y voir un indice avant-coureur ou un augure hasardeux. Le second, quant à lui, figure depuis de longues années au cœur de la pratique de l’artiste [11]. Il est bien sûr directement représenté dans les scènes collectives, mais revient aussi en filigrane dans un certain nombre d’œuvres présentées au Plateau. À commencer par le rideau de l’entrée, incarnation de la limite entre la scène et le spectateur, qui ouvre et clôt le show.
Les peintures murales choisies pour l’occasion ne font d’ailleurs pas exceptio ; que ce soit par leur sujet même, avec Publikum qui représente une assemblée de spectateurs face à une scène, ou par leur dispositif, comme c’est le cas dans la pièce Forest II. Bien qu’esthétiquement semblable aux autres, la version exposée quitte l’espace du mur pour recouvrir une structure de bois ovale munie de deux entrées. Une fois à l’intérieur de ce panorama, le spectateur est encerclé par des silhouettes d’arbres dont le dessin au pochoir suscite le même trouble que celui éveillé par les forêts des contes de fées. Pourtant ce n’est qu’un décor, une petite pièce qui se joue, silencieuse, pour ses yeux.
Choix des pièces, accrochage, mise en lumière. Il est clair qu’Ulla von Brandenburg continue dans cette présentation au Plateau [12] de créer une confusion entre l’espace de l’exposition et la scène. Tout est réuni ici pour associer les codes et les outils de monstration à ceux du théâtre et déployer dans les salles l’atmosphère sensible dans les œuvres. Au final, l’accrochage embrasse le répertoire incroyablement riche de l’artiste, en soulignant son caractère sensible. À la frontière de ce qui se donne à voir et échappe ; de ce qui se dessine, mais dont le trait reste comme inachevé, encore ouvert à une multiplicité de lectures.
ULLA VON BRANDENBURG
“Name or Number”
exposition au Plateau du 19 Mars au 17 Mai 2009
[1] Cette phrase est d’ailleurs issue du Proust de Beckett, écrit pendant son passage à l’École normale supérieure de Paris. À travers cette analyse de l’œuvre de Proust, se dessine un certain nombre de préoccupations que l’on retrouvera par la suite dans l’œuvre de Beckett : vacuité de l’existence, distorsion du temps…
[2] Dans Entre nous, le philosophe Emmanuel Levinas souligne le rôle prépondérant du visage dans relations interpersonnelles, qu’il considère comme la voie d’introduction d’un rapport de responsabilité réciproque. Deux phrases de cet essai semblent particulièrement entrer en résonance avec la vidéo de von Brandenburg : « Le face à face est une impossibilité de nier, une négation de la négation », « Le visage qui me regarde m’affirme ». Entre nous est souvent considéré comme l’apogée de la réflexion sur l’éthique et l’altérité conduite à travers une approche phénoménologique par Lévinas.
[3] Precise Temporality, The Staged Scenes of Ulla von Brandenburg, entretien avec Christophe Gallois, Metropolis M, n°1, Fevrier-mars 2008
[4] Dans La condition de l’homme moderne Hannah Arendt souligne que « c’est dans le verbe et l’acte que nous nous incérons dans le monde humain. ».
La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt, rééd., Paris : Calmann-Lévy, 1994
[5] La vidéo s’arrête et reprend sur la même image : un tableau exposé au château de Chamarande représentant celui-ci de l’extérieur. La présence dans la vidéo de cet élément fait écho au plan du rez-de-chaussée où l’action est tournée et ajoute à la déambulation deux autres voies de projection dans l’architecture du château.
[6] Le terme utilisé ici se réfère à celui employé et théorisé par Sigmund Freud : « cette sorte d’effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps, et de tout temps familières ». “L’inquiétante étrangeté”, in Essais de psychanalyse appliquée, Sigmund Freud, Gallimard, Paris, 1971, p. 176
« Ernst Jentsch l’a décrit comme le doute suscité soit par un objet apparemment animé dont on se demande s’il s’agit réellement d’un être vivant, soit par un objet sans vie dont on se demande s’il ne pourrait pas s’animer ». (voir wikipedia)
[7] Le chant est un élément récurrent dans les performances et films d’Ulla von Brandenburg. Il apparaît la plupart du temps sous la forme de playback et soude les personnages dans de véritables moments de communauté.
[8] Entretien avec Christophe Gallois, ibid.
[9] http://www.tate.org.uk/tateshots/episode.jsp?item=13046
[10] Le Dr. Max Lüchner, psychologue suisse, est connu pour avoir inventé un test pour mesurer la personnalité des gens selon leur préférence de couleur. [11] Entretien avec Christophe Gallois, ibid.
[12] Une première présentation institutionnelle dans la ville d’adoption de l’artiste dont on se réjouit même si on a tendance à en regretter l’aspect tardif.
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